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Translating Ginsberg's Queer Shoulder
Raymond Federman's French translation of “America”
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“Poetry is notoriously resistant to translation, of course, but a long narrative poem, not strictly metrical, like this one seems to fall into place in French -- except where the American names like 'Buster' jump out from the text.”
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Amérique

Amérique je t'ai tout donné
     et maintenant j'suis rien.
Amérique vingt balles et vingt-sept
     centimes le 17 janvier 56.
J'peux quand même pas m'tenir
     sur la tête.
Amérique quand mettras-tu fin
     à la guerre humaine?
Vas-te faire foutre avec ta
     bombe atomique.
J'me sens pas bien m'emmerde pas.
J'écrirai pas mon poème avant d'être
     de bonne tête.
Amérique quand deviendras-tu
     angélique?
Quand te mettras-tu à poil?
Quand te regarderas-tu à travers
     la tombe?
Quand seras-tu digne de ton million
     de Trotskyistes?
Amérique pourquoi tes bibliothèques
     sont-elles pleine de larmes?
Amérique quand vas-tu expédier
     tes oeufs aux Indes?
J'en ai plein l'cul de tes demandes
     cinglées?
Quand pourrai-je aller au supermarché
     m'acheter ce que je veux avec
     ma belle gueule?
Amérique après tout c'est toi et moi
     qui sommes parfaits pas
     le monde à venir.
Ta machinerie me tape sur les nerfs.
Tu me donnes envie d'être un saint.
Il doit bien y avoir un autre moyen
     de régler cette dispute.
Burroughs est à Tanger je crois pas
     qu'il reviendra c'est sinistre.
Est-ce que t'es sinistre ou est-ce que
     c'est une mauvaise blague?
J'essaye d'arriver au fait.
J'refuse de laisser tomber mes
     obsessions.
Amérique arrête de pousser
     j'sais c'que j'fais.
Amérique les fleurs de pruniers
     sont tombées.
Voilà des mois que j'ai pas lu
     les canards, tous les jours
     quelqu'un passe en procès
     pour un meurtre.
Amérique je me sens tout sentimental pour
     les Branleurs.
Amérique j'étais communard quand j'étais gosse
     j'le regrette pas.
J'fume de la marijuana chaque fois que j'peux.
J'reste chez moi pendant des jours et des jours à
     bigler les roses dans le cabinet de débarras.
Quand j'vais à Chinatown j'me soûl mais j'baise jamais.
Ce coup-ci j'ai décidé ça va barder.
Tu aurais dû me voir en train de lire Marx.
Mon psychiatre pense que j'suis tout à fait bien.
J'refuse de faire l'oraison dominicale.
J'ai des visions mystiques et des vibrations cosmiques.
Amérique j't'ai pas encore dit c'que t'as fait à mon
     Oncle Max après qu'il est venu ici de Russie.

J'te parle.
Est-ce que tu vas laisser Time Magazine contrôler
     tes émotions?
Time Magazine m'obsède.
J'lis ça toutes les semaines.
Sa couverture me regarde dans les yeux chaque fois
     que j'me faufile devant le tabac du coin.
J'lis ça dans la cave de la bibliothèque publique
     de Berkeley.
Ça me parle toujours de responsabilités. Les hommes
     d'affaires sont sérieux. Les producteurs de ciné
     sont sérieux. Tout le monde est sérieux sauf moi.
Il me semble cependant que l'Amérique c'est moi.
J'me parle à moi tout seul encore un coup.

L'Asie s'élève contre moi.
J'ai pas un brin de chance chinetoque de m'en tirer.
J'ferais bien de considérer mes ressources nationales.
Mes ressources nationales consistent de deux mégots
     de mariejeanne des millions d'organes génitaux
     une littérature privée impubliable qui fait du 1400
     à l'heure et vingt-cinq mille asiles de dingues.
J'compte pas les prisons ni les millions de paumés
     qui vivent dans mes pots de fleurs sous la lumière
     de cinq cent soleils.
J'ai aboli les bordels de la France, maintenant
     j'm'occupe de ceux de Tanger.
Mon ambition c'est de devenir président même si
     j'suis pas Catholique.
Amérique comment puis-je écrire une litanie sacrée
     avec ton humeur bête?
J'vais continuer comme Henry Ford mes strophes sont
     aussi individuelles que ses automobiles encore plus
     elles sont toutes de sexes différents.
Amérique j'te vendrai des strophes à douze mille sacs
     la pièce deux mille sacs et demi d'avance
     250 balles pour tes vieilles strophes.
Amérique libère Tom Mooney.
Amérique sauvent les Loyalistes Espagnols.
Amérique Sacco & Vanzetti doivent pas mourir.
Amérique j'suis les Scottsboro Boys.
Amérique quand j'avais sept ans maman m'emmenait
     aux réunions du parti communiste ils nous
     vendaient des pois chiches une poignée par billet
     un billet coûtait ving-cinq sous et les discours
     étaient gratuits tout le monde était angélique
     et sentimental envers les ouvriers c'était
     tellement sincère tu peux pas t'imaginer quelle
     bonne chose c'était le parti en 1835 Scott Nearing
     était un bon vieux grand bonhomme un vrai mensch
     La Mère Bloor me faisait pleurer une fois j'ai vu
     Israël Amter comme ça en personne. Ils étaient
     tous sans doute des espions.
Amérique tu veux pas vraiment allez faire la guerre?
Amérique c'est ces salaud de Russkoffs.
Ces Russkoffs ces Russkoffs et ces Chinetoques.
     Et ces Moujicks.
La Russie elle veut nous dévorer en vie. La Russie
     maboul de pouvoir. Elle veut nous piquer
     nos bagnoles de nos garages.
L veut agricher Chicago. L a besoin d'un Readers'
     Digest rouge. L veut nos usines d'autos
     en Sibérie. Lui grosse bureaucratie gérer
     nos stations d'essence.
Ça pas bon. Ugh. Lui force Indiens apprendre à lire.
     Lui besoin grands noirs niggers. Hah.
     L fait nous tous travailler seize heures
     par jour. Au secours.
Amérique c'est vraiment sérieux.
Amérique c'est l'impression qu' j'ai en regardant
     la télé.
Amérique est-ce que c'est vrai?
J'ferais bien mieux de me mettre au boulot.
C'est vrai j'veux pas partir dans l'armée ou turbiner
     à la chaîne dans les usines, d'ailleurs j'suis
     myope et psychopathétique.
Amérique j'vais mettre mon épaule pédé au turbin.

Allen Ginsberg
(Translated par Raymond Federman)

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